- Catherine Casteigts
- / Directrice de projet à la Société du Canal de Provence
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En bref ...
- Cet été, le barrage de Vassivière a déversé chaque jour l’équivalent de 300 piscines olympiques dans la Vienne, pour maintenir l’eau potable, le refroidissement d’une centrale nucléaire et la survie des milieux aquatiques.
- Ce soutien a un coût pour le tourisme : le lac a perdu deux mètres en dix jours, avec des conséquences concrètes pour les loueurs de bateaux et les clubs nautiques.
- Même arbitrage côté agriculture, dans le Gers, où l’irrigation a été réduite à un jour par semaine, menaçant jusqu’à 40 % des récoltes de maïs.
- La répartition de l’eau n’est pas laissée au hasard : elle suit un cadre légal précis, avec quatre niveaux de restriction et un ordre de priorité fixé par le Code de l’environnement.
- Le vrai rôle du barrage en période de sécheresse : donner aux gestionnaires une marge de choix, plutôt que de subir une pénurie totale.
Chaque jour cet été, le barrage de Vassivière, en Creuse et Haute-Vienne, a déversé l’équivalent de 300 piscines olympiques dans la rivière Vienne. Ce n’est pas un accident. C’est un choix, assumé et nécessaire.
"Sans Vassivière, nous pourrions traverser la Vienne à pied ..."
L'économie locale sous tension
Par contre, l’impact sur l’activité touristique se fait ressentir. Le lac a perdu 2 mètres d’eau en dix jours. Résultat : un loueur de pédalos et de kayaks doit déplacer son ponton flottant presque tous les jours pour garder ses bateaux à flot. Une île s’est transformée en presqu’île. Plusieurs régates ont été annulées. Un club a déjà fermé une de ses bases sur l’autre rive du lac.
Ce qui inquiète les professionnels du tourisme et les communes, c’est justement la répétition de ces phénomènes climatiques, qui finissent par éroder l’attractivité d’un territoire l’été. À Serre-Ponçon par exemple, l’été 2022 avait vu les professionnels du nautisme perdre entre 40 et 60 % de leur chiffre d’affaires, selon les acteurs du secteur eux-mêmes. Le lac représente à lui seul 41 % de la fréquentation touristique estivale du département des Hautes-Alpes et 16 % de ses revenus touristiques annuels, faisant vivre directement une centaine d’entreprises. C’est cet épisode qui a servi de déclencheur à un plan d’adaptation des infrastructures ; preuve que l’impact, une fois chiffré, pousse les territoires à revoir leur modèle plutôt qu’à espérer un été plus clément l’année suivante.
Une incidence sur l'irrigation
De l’autre côté de la chaîne, l’agriculture encaisse le même type d’arbitrage. La préfecture du Gers a par exemple réduit l’irrigation à deux jours par semaine durant l’été 2026*, puis à un jour. Sur le terrain, le résultat se voit à l’œil nu : des plants de maïs sans fleurs ni épis. Un agriculteur local évalue la perte entre 30 et 40 % de sa récolte si aucune pluie sérieuse ne tombe rapidement.
Qui décide alors de la répartition de l’eau des barrages ?
Cette décision n’est pas laissée au hasard, ni au rapport de force local. Elle est encadrée par la loi, précisément par le Code de l’environnement*. En cas de sécheresse, l’ordre de priorité est clair : la santé, la sécurité civile, l’approvisionnement en eau potable, puis la préservation des milieux aquatiques. Les autres usages, l’irrigation agricole, l’industrie, les loisirs, doivent s’adapter, avec des restrictions de plus en plus fortes selon quatre niveaux de gravité :
1. Vigilance
Aucune interdiction. Chacun est invité à économiser l’eau au quotidien.
2. Alerte
Premières restrictions. Arrosage des jardins et nettoyage des voitures limités à certaines heures ; l’irrigation agricole est réduite.
3. Alerte renforcée
Restrictions fortes. Arrosage des jardins interdit en journée, remplissage des piscines privées interdit, irrigation agricole fortement restreinte.
4. Crise
Interdiction totale des usages non essentiels. L’eau est strictement réservée à la santé, la sécurité, l’eau potable et les milieux aquatiques. L’irrigation agricole et les loisirs nautiques sont totalement arrêtés.
En s’appuyant sur ce principe, chaque département dispose d’un comité ressource en eau, qui réunit collectivités, agriculteurs, industriels, associations de protection de l’environnement et représentants des loisirs. C’est ce comité qui suit l’évolution des nappes et des rivières tout au long de l’été, et qui prépare les arrêtés que le préfet signe.
La complexité multi-régionale
Mais attention, une décision locale peut impacter un département voisin. C’est pour cela qu’au barrage d’Éguzon (au sud de l’Indre), par exemple, la situation est plus complexe. En effet la rivière concernée, la Creuse, traverse à la fois l’Indre et la Creuse. Une décision prise en amont, dans un département, a des conséquences directes en aval, dans l’autre.
C’est pour cette raison que la réunion qui a cherché une solution à la crise de l’été 2026 a rassemblé la direction départementale des territoires de l’Indre, la fédération de pêche de l’Indre et l’association Indre Nature : la sécheresse ne met pas seulement les usages en tension les uns contre les autres, elle oblige aussi des départements entiers à coordonner leur gestion de l’eau plutôt que de la traiter chacun de son côté.
Le barrage, un outil qui rend les arbitrages possibles
Ce que cet été 2026 aura surtout montré, c’est à quel point les barrages sont indispensables pour que l’arbitrage entre usages ait lieu dans de bonnes conditions. Sans les aménagements de Vassivière ou d’Éguzon, et les centaines de retenues françaises, la sécheresse n’aurait laissé aucune marge de choix, elle aurait provoqué des ruptures pures et simples : plus d’eau potable, plus de rivière, plus de récolte du tout.
Un barrage ne supprime pas la sécheresse, il donne aux gestionnaires de quoi la gérer. En stockant l’eau disponible l’hiver, les préfets et les comités ressource en eau peuvent répartir une pénurie plutôt que la subir en bloc : ils redonnent cette eau l’été, au moment précis où elle sert le plus grand nombre.Cet équilibre a un coût certes, on l’a vu : des modèles touristiques qui doivent évoluer ou des agriculteurs qui rachètent du fourrage, mais on peut se prévaloir que tout est mis en œuvre pour soutenir des filières économiques entières.
À propos de l'auteur
Source
Vassivière (lâchers d’eau, citation de Martial Mazerie, chiffres du lac)
- Le Populaire du Centre, « Sans Vassivière, nous pourrions traverser la Vienne à pied à certains endroits de Limoges », 8 août 2026
- ICI Limousin / ICI Creuse, « On relâche 300 piscines olympiques dans la Vienne », 3 août 2026
- France 3 Nouvelle-Aquitaine, « Le très touristique lac de Vassivière perd 10 cm d’eau par jour », 4 août 2026
- Le Populaire du Centre, « Face à la diminution du niveau d’eau du lac de Vassivière, les professionnels veulent rester à flot », 8 août 2026
- La Montagne, « Vassivière : il faut déjà baisser le niveau du lac à cause de la séche-resse », 13 juillet 2026
Serre-Ponçon (chiffres 2022 et plan d’adaptation)
- Geo.fr, « Hautes-Alpes, le lac de Serre-Ponçon face au réchauffement climatique », 21 juin 2026
- SMADESEP, « Plan de Résilience du lac de Serre-Ponçon » (smadesep.com)
Le Gers (réservoir du Lizet, Mickaël Labassa)
- ICI Occitanie, « Face à la sécheresse, les agriculteurs réclament à l’État la construction de nouvelles retenues collinaires », 22 juillet 2026
Éguzon (bas niveau historique, réunion DDT/pêche/association)
- info.fr, « Indre : le lac d’Éguzon pris entre tourisme et soutien écologique de la Creuse », 22 juillet 2026
- La Nouvelle République, « Tourisme, écologie, économie : la quête d’un bon équilibre pour sauver la rivière Creuse sans sacrifier le lac d’Éguzon », 21 juillet 2026
Cadre Légal
- Ministère de la Transition écologique, « Origine et gestion de la sécheresse » (ecologie.gouv.fr)
- Code de l’environnement, article L. 211-1 (II) : la gestion de l’eau doit permettre « en priorité de satisfaire les exigences de la santé, de la salubrité publique, de la sécurité civile et de l’alimentation en eau potable de la population ». Elle doit aussi concilier les autres usages : vie biologique des milieux aquatiques, agriculture, industrie, production d’énergie, tourisme et loisirs.
- Article L. 211-3 (II, 1°) : le préfet peut limiter ou suspendre provisoirement les usages de l’eau face à une sécheresse ou un risque de pénurie.
- Article R. 211-66 : en cas de sécheresse, les mesures sont graduées selon quatre niveaux (vigilance, alerte, alerte renforcée, crise) et peuvent aller jusqu’à l’arrêt total des prélèvements. Elles sont proportionnées et limitées dans le temps.
- Concertation et coordination : les comités « ressources en eau » réunissent les usagers du territoire. Quand une rivière traverse plusieurs départements, comme la Creuse à Éguzon, un arrêté-cadre interdépartemental peut être pris pour coordonner les mesures.





